L'EROTISME ET L'ART


choix de poésies par

PERICOLOSO SPORGERSI

Nue
Je flotte entre les épaves aux moustaches d'acier
Rouillées de rêves interrompus
Par le doux ululement de la mer
Nue
Je poursuis les vagues de lumière
Qui courent sur le sable parsemé de crâne blancs
Muette je plane sur l'abîme
La gelée lourde qu'est la mer
Pèse sur mon corps
Des monstres légendaires aux bouches de pianos
Se prélassent dans les gouffres à l'ombre 
Nue je dors


*


Vois je suis dégoûtée des hommes
Leurs prières leurs toisons
Leur foi leurs façons
J'en ai asez de leurs vertus surabondantes
Court-vêtues
J'en ai assez de leurs carcasses
Bénis-moi folle lumière qui éclaires les monts célestes
J'aspire à redevenir vide comme l'oeil paisible
De l'insomnie
j'aspire à redevenir astre


*


Je rêve de tes mains silencieuses
Qui voguent sur les vagues
Rugueuses capricieuses
Et qui rêgnent sur mon corps sans équité
Je frissonne je me fane
En pensant aux homards
Les antennes ambulantes âpres au gain
Qui grattent le sperme des bateaux endormis
Pour l'étaler ensuite sur les crêtes à l'horizon
Les crêtes paresseuses poussiéreuses de poisson
Où je me prélasse toutes les nuits
La bouche pleine les mains couvertes
Somnambule marine salée de lune


*


Je nagerai vers toi
A travers l'espace profond
Sans frontière
Acide comme un bouton de rose
Je te trouverai homme sans frein
Maigre englouti dans l'ordure
Saint de la dernière heure
Et tu feras de moi ton lit et ton pain
Ta Jérusalem


*


J'écrirai des deux mains 
Le jour où je me tairai
J'avancerai les genoux raides
La poitrine pleine de seins
Malade de silence rentré
Je crierai à plein ventre
Le jour que je mourrai
Pour ne pas me renverser quand tes mains me devineront
Nue dans la terre brulante
Je m'étranglerai à deux mains
Quand ton ombre me lèchera
Écartelée dans ma tombe où brillent des champignons
Je me prendrai à deux mains
Pour ne pas m'égoutter dans le silence de la grotte
Pour ne pas être esclave de mon amour démesuré
Et mon âme s'apaisera
Nue dans mon corps plaisant


*


Noyée au fond d'un rêve ennuyeux
J'effeuillais l'homme
L'homme cet artichaut drapé d'huile noire
Que je lèche et poignarde avec ma langue bien polie
L'homme que je tue l'homme que je nie
Cet inconnu qui est mon frère
Et qui m'offre l'autre joue
Quand je crève son œil d'agneau larmoyant
Cet homme qui pour la communauté est mort assassiné
Hier avant-hier et avant ça et encore
Dans ses pauvres pantalons pendants de surhomme


*


Tes mains fourrageaient dans mon sein entrouvert
Bouclant des boucles blondes
Pinçant des mamelons
Faisant grincer mes veines
Coagulant mon sang
Ta langue était grosse de haine dans ma bouche
Ta main à marqué ma joue de plaisir
Tes dents griffonnaient des jurons sur mon dos
La moelle de mes os s'égouttait entre mes jambes
Et l'auto courait sur la route orgueilleuse

Écrasant ma famille au passage


*

Tu avances sur ton cheval de bois
Ta mince lance de chair
Forte de la blanche odeur de l'enfance
Tendue devant toi
Décidé à percer la grosse indifférence
Des champignons de satin rose
Qui se couchent dans ton chemin
De chevalier sans barbe
Sans tache et sans braguette


*


Je me mirais dans ma brosse à ongle
Admirant mon ventre carré
Mes dents de fauve
Mes yeux incarnés
Attendant l'arrivée de l'incertain
Somptueusement habillée de mousse de savon et de merde
Petit perroquet dans une cage trop dorée
Lasse de ne rien faire avec autorité


*


Vous ne connaissez pas mon visage de nuit
Mes yeux tels des chevaux fous d'espace
Ma bouche bariolée de sang inconnu
Ma peau
Mes doigts poteaux indicateurs perlés de plaisir
Guideront vos cils vers mes oreilles mes omoplates
Vers la campagne ouverte de ma chair
Les gradins de mes côtes se resserrent à l'idée
Que votre voix pourrait remplir ma gorge
Que vos yeux pourraient sourire
Vous ne connaissez pas la pâleur de mes épaules
La nuit
Quand les flammes hallucinantes du cauchemars réclament le silence
Et que les murs mous de la réalité s'étreigne
Vous ne savez pas que les parfums de mes journées     meurent sur ma langue
Quand viennent les malins aux couteaux flottants
Que seul reste mon amour hautain
Quand je m'enfonce dans la boue de la nuit


*


Connais-tu encore le doux arôme des plantaniers
Combien étrange peuvent être les choses familières  après un départ
Combien triste la nourriture
Combien fade un lit
Et les chats
Te rappelles-tu les chats aux griffes stridentes
Qui hurlait sur le toit quand ta langue me fouillait
Et qui faisait le gros dos quand tes ongles m'écorchaient
Ils vibraient quand je cédais
Je ne sais plus aimer
Les bulles douloureuses du délire se sont évanouies de mes lèvres
J'ai abandonné mon masque de feuillage
Un rosier agonise sous le lit
Je ne me déhanche plus parmi la pierraille
Les chats ont déserté le toit


Joyce Mansour

les bijoux (sonores)


Les bijoux

La très-chère était nue, et, connaissant mon cœur,
Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l'air vainqueur
Qu'ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.

Quand il jette en dansant son bruit vif et moqueur,
Ce monde rayonnant de métal et de pierre
Me ravit en extase, et j'aime à la fureur
Les choses où le son se mêle à la lumière.

Elle était donc couchée et se laissait aimer,
Et du haut du divan elle souriait d'aise
À mon amour profond et doux comme la mer,
Qui vers elle montait comme vers sa falaise.

Les yeux fixés sur moi comme un tigre dompté,
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses ;

Et son bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de l'huile, onduleux comme un cygne,
Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereins ;
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,

S'avançaient, plus câlins que les Anges du mal,
Pour troubler le repos où mon âme était mise,
Et pour la déranger du rocher de cristal
Où, calme et solitaire, elle s'était assise.

Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de l'Antiope au buste d'un imberbe,
Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun le fard était superbe !

– Et la lampe s'étant résignée à mourir,
Comme le foyer seul illuminait la chambre,
Chaque fois qu'il poussait un flamboyant soupir,
Il inondait de sang cette peau couleur d'ambre !


Charles Baudelaire, "Les Fleurs du mal", 1857

Le grand bonheur

Mon amour, mon amour
le grand bonheur que me donnent tes mains
c'est le bonheur d'une chose
qui saurait qu'elle est belle
Tuiles romaines
qui aiment
leur rondeur
Collines
que charme la mélodie de leur profil
Mes seins jaillis du lait horizontal
convoitent leurs étoiles soeurs
prisonnières dans tes doigts
Le grand bonheur que me donne ta bouche
est celui d'une chose bu
qui se réjouit de son goût
Liqueur Saveur Faveur Salive
Le grand bonheur que me donne ton sexe
est le bonheur des choses gouvernées
le bonheur des choses qu'on ouvre
le grand bonheur des choses éclatées
le grand repos des choses immobiles.

Mireille SORGUE, 1985


un très bel article sur Mireille Sorgue ici
et un site qui lui est consacré

L'amant de lady Chatterley

C'est d'elle-même qu'elle voulait être sauvée, de cette rage, de cette résistance qu'elle sentait en elle-même. Et pourtant quelle force dans cette résistance !
Il la reprit dans ses bras et l'attira à lui, et soudain elle devint petite dans ses bras, petite et câline. C'était fini, la résistance était finie, et elle commença à fondre en une paix merveilleuse. Et, comme elle fondait merveilleusement et devenait toute petite dans ses bras, elle lui devint infiniment désirable ; toutes ses veines semblèrent brûler d'un intense et pourtant tendre désir pour elle, pous sa douceur, pour cette pénétrante beauté qu'elle avait dans ses bras et qui lui passait dans le sang. Et doucement, de cette merveilleuse et vertigineuse caresse de sa main animée d'un doux et pur désir, doucement, il caressait la pente soyeuse de ses reins, plus bas, plus bas encore, entre ses fesses douces et chaudes, plus près, plus près encore de ce qu'il y avait en elle de plus vivant. Et elle le sentait comme une flamme de désir, tendre pourtant, et elle se sentait fondre dans la flamme. Elle se laissait aller. Elle senti le pénis se dresser contre elle avec une force extraordinaire, une silencieuse assertion, et elle se laissa aller à lui. Elle céda avec un frisson qui rassemblait à la mort, elle s'ouvrit tout entière à lui. Ah ! s'il n'était pas tendre envers elle maintenant, quelle cruauté, car elle était ouverte à lui tout entière, et toute à sa merci !
Elle frissonna de nouveau à cette entrée en elle, puissante, inexorable, si étrange, si terrible ! Ce serait peut-être un coup de sabre dans son corps doucement ouvert, et alors elle mourrait. Elle s'accrocha à lui, en proie à une soudaine et terrible angoisse. Mais ce fut une lente caresse de paix, la sombre caresse de paix, de puissante et primordiale tendresse, comme celle qui créa le monde aux origines. Et la terreur s'apaisa dans sa poitrine. Sa poitrine se laissa aller en paix ; elle même ne retint plus rien. Elle laissa tout aller, elle se laissa aller elle-même, tout entière, dans le flot.
Et il lui sembla qu'elle était comme la mer, toute en sombres vagues s'élevant et se gonflant en une montée puissante jusqu'à ce que, lentement, toute sa masse obscure fût en mouvement et qu'elle devînt un océant roulant sa sombre masse muette. Et, tout en bas, au tréfonds d'elle-même, les profondeurs de la mer se séparaient et roulaient de part et d'autre, en longues vagues qui fuyaient au loin, et, toujours, au plus vif d'elle-même, les profondeurs se séparaient et s'en allaient en roulant de chaque côté du centre où le plongeur plongeait doucement, plongeait de plus en plus profond, la touchant de plus en plus bas ; et elle était atteinte de plus en plus profond, de plus en plus profond, et les vagues d'elle-même s'en allaient en roulant vers quelque rivage, la laissant découverte ; et, de plus en plus près, plongeait l'inconnu palpable, et de plus en plus loin roulaient loin d'elle les vagues d'elle-même qui l'abandonnaient, jusqu'à ce que soudain, en une douce et frémissante convulsion, le fluide même de son corps fût touché ; elle se sut touchée ; tout fut consommé ; elle disparut. Elle avait disparu, elle n'était plus, elle était née : une femme.
Ah ! trop beau, trop charmant ! Dans le reflux, elle comprit toute cette beauté. Maintenant tout son corps s'accrochait avec un tendre amour à l'homme inconnu et, aveuglément, au pénis défaillant qui, tendrement, faiblement, sans le savoir, se retirait, après le furieux assaut de sa puissance. Comme il se retirait, chose secrète et sensible, et abandonnait son corps, elle poussa un cri inconscient, un cri de pure perte, et elle essaya de le remettre. C'avait été si parfait ; elle en avait eu tant de joie !
Et maintenant seulement, elle comprenait la petitesse du pénis, sa délicatesse, sa réticence de bourgeon, et un petit cri d'émerveillement et de douleur lui échappa encore : le cri de son coeur de femme émerveillé par la délicate fragilité de ce qui avait étét la puissance.
- Que c'est beau ! gémit-elle. Que c'est bon.

D.H. LAWRENCE - L'amant de lady Chatterley, 1933

Poèmes à Lou

XXXIIII

Mon très cher petit Lou je t'aime
Ma chère petite étoile palpitante je t'aime
Corps délicieusement élastique je t'aime
Vulve qui serre comme un casse-noisette je t'aime
Sein gauche si rose et si insolent je t'aime
Sein droit si tendrement rosé je t'aime
Mamelon droit couleur de champagne non champagnisé je t'aime
Mamelon gauche semblable à une bosse du front d'un petit veau qui vient de naître je t'aime
Nymphes hypertrophiées par tes attouchements fréquents je vous aime
Fesses exquisement agiles qui se rejettent bien en arrière je vous aime
Nombril semblable à une lune creuse et sombre je t'aime
Toison claire comme une forêt en hiver je t'aime
Aisselles duvetées comme un cygne naissant je vous aime
Chute des épaules adorablement pure je t'aime
Cuisse au galbe aussi esthétique qu'une colonne de temple antique je t'aime
Oreilles ourlées comme de petits bijoux mexicains je vous aime
Chevelure trempée dans le sang des amours je t'aime
Pieds savants pieds qui se raidissent je vous aime
Reins chevaucheurs reins puissants je vous aime
Taille qui n'a jamais connu le corset taille souple je t'aime
Dos merveilleusement fait et qui s'est courbé pour moi je t'aime
Bouche ô mes délices ô mon nectar je t'aime
Regard unique regard-étoile je t'aime
Mains dont j'adore les mouvements je vous aime
Nez singulièrement aristocratique je t'aime
Démarche onduleuse et dansante je t'aime
O petit Lou je t'aime je t'aime je t'aime

Guillaume APOLLINAIRE - Poèmes à Lou, 1915

Coucher avec elle

Coucher avec elle

Coucher avec elle
Pour le sommeil côte à côte
Pour les rêves parallèles
Pour la double respiration

Coucher avec elle
Pour l'ombre unique et surprenante
Pour la même chaleur
Pour la même solitude

Coucher avec elle
Pour l'aurore partagée
Pour le minuit identique
Pour les mêmes fantômes

Coucher avec elle
Pour l'amour absolu
Pour le vice, pour le vice
Pour les baisers de toute espèce

Coucher avec elle
Pour un naufrage ineffable
Pour se prouver et prouver vraiment
Que jamais n'a pesé sur l'âme et le corps des amants
Le mensonge d'une tache originelle

Robert DESNOS, 1942